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Le courage, clé de voûte des vertus militaires ? Intervention du chef de Corps du 1REC

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| 10 Octobre 2019 | 250 vues

La matinée du 10 octobre 2019, à l’hôtel de la région Provence Alpes Côte d’Azur, à Marseille, s’est tenue la deuxième édition de la fête du management. Avec pour thématique « Le Courage », cette conférence réunissait un auditoire de professionnels de la gestion autour d’une table ronde faisant intervenir des experts de différents domaines tels que M. Philippe Moro, président de l’AGEFOS-PME, spécialiste de l’aide à la reconversion professionnel ; Mme. Carole Errante, comédienne et metteur en scène ; M. Henri Manticello, dirigeant et fondateur de Energem France, entreprise leader du génie climatique en région Sud ; et le colonel Nicolas Meunier, chef de corps du 1er Régiment étranger de cavalerie.

Après un discours introductif de Mme. Isabelle Campagnola-Savon, élue des Bouches du Rhône à la commission régionale de l’économie, de l’industrie, de l’innovation et des nouvelles technologies, la table ronde s’est articulée entre les différents intervenants grâce à une modération et des questions du public cadrant le thème du courage managérial1.

Animateur : Les modes de communication, d’échange, de gestion connaissent des évolutions rapides. La notion et la définition même du courage changent à chaque génération. Comment une institution comme la vôtre y fait-elle face ?

COL Meunier : Je sers dans une institution, le service que nous délivrons est celui de la Défense de nos concitoyens. La Défense, un ministère du temps long, qui évolue par rapport à la menace, par rapport à l’évolution de la situation géopolitique et par rapport aux objectifs que nous fixe la sphère politique. Sommes-nous des représentants du courage ? Il est évident qu’il est attendu du militaire, du pompier, du gardien de la paix qu’il se montre courageux aussitôt qu’il lui est demandé d’agir. C’est un courage multiforme car notre institution compte des soldats, dont des étrangers, issus d’une société moderne et complexe, à laquelle nous nous adaptons pour répondre à leurs aspirations et ainsi leur permettre d’exprimer leur courage. Depuis deux ans, au niveau de l’armée de Terre, nous recrutons désormais les premiers représentants d’une génération dont les parents n’ont pas fait leur service militaire. Je cite cet exemple pour vous montrer à quel point le lien entre les pays et son institution Défense est crucial et menacé par un phénomène de distanciation, donc charge à nous de nous faire connaître et comprendre.

 

Animateur : Mon colonel, quelle est votre définition du courage ?

COL Meunier : Pour moi le courage est un ensemble de dispositions : physiques, intellectuelles et morales. Celles-ci sont propres à la personne, permettent le dépassement et donc la réalisation d’une action. J’ajoute à cette définition une nuance : il est nécessaire de mêler au courage la réflexion sur la notion de prise de risque. Si le courage devient témérité, les conséquences peuvent être négatives.

 

Animateur : Mon colonel, pouvez-vous nous donner un exemple d’action de courage ?

COL Meunier : Je vais vous emmener en opération extérieure, à Bangui en République Centrafricaine dans le cadre de l’opération SANGARIS en 2015. Je vais vous parler de mon prédécesseur (le colonel Seiler), à l’époque où j’étais son chef des opérations et son second. Pour comprendre, il est nécessaire de rappeler ce qu’est la singularité militaire, par rapport à tous les autres métiers, notamment ceux de la sécurité. Il est inscrit dans la loi, que nous acceptons de mourir et de donner la mort. Cette notion d’acception du sacrifice suprême et d’application de la violence est inscrite dans le code de la Défense. Si je vous précise cela, c’est bien pour vous décrire une action de courage au combat : la base dans laquelle nous nous situons est attaquée par un certain nombre de belligérants, alors qu’un de nos éléments se trouve à l’extérieur et est pris en embuscade. La nécessité de les tirer de là ne fait aucun doute. Mon chef décide alors d’y envoyer une unité de secours et d’en prendre lui-même la tête. J’assiste donc à cette prise de décision fulgurante de mon chef qui prend l’ascendant, décide de descendre lui-même dans l’arène, me laissant aux manettes de ce qui reste en arrière. J’y ai vu une action de pur courage. Une décision qui fût la bonne puisque qu’aucun de nos hommes n’est mort lors de cette embuscade grâce à cette opération de sauvetage.

Il faut bien vous rendre compte que l’engagement au combat revêt une forme d’aboutissement. Pour vous donner une image : nous nous entraînons 364 jours par an pour l’éventualité où le dernier jour de l’année ait lieu cet engagement. Donc cette situation, nous y étions préparés. Cela a permis à chacun d’entre nous de prendre les bonnes décisions, chacun à son niveau, sans subir aucun effet de sidération, ni de torpeur. Cela nous a également permis a posteriori de mettre les choses à plat et de débriefer les points positifs et points à améliorer dans la façon dont nous avons réagi.

 

Public : Quelle furent vos bénéfices personnels tirés de cette expérience ? Les bénéfices que les hommes sous vos ordres en ont tiré ?

Col Meunier : De l’humilité que l’on peut ressentir face à une telle situation, on en ressort rassuré sur sa propre capacité à supporter, à faire face à ce type d’évènements. Dans la vie d’un soldat, l’épreuve du feu est une « consécration ». Je retire de la satisfaction personnelle de cet épisode : avoir rempli la mission.

Je crois que le bénéfice des hommes qui étaient avec moi est avant tout celui du sentiment du devoir accompli. C’est-à-dire celui d’avoir fait quelque chose d’utile dans des conditions ponctuellement difficiles. Dans cette mise en application, un peu extrême de l’engagement au combat, notre équipe de commandement a été rassurée sur sa capacité à faire face, sur la manière dont nous nous entraînons, nous comportons, sommes solidaires au quotidien et de la justesse de notre action.

 

Public : Le courage dépend-il de l’honnêteté dans le quotidien ?

COL Meunier : Je pense que l’honnêteté est un prérequis au courage. La malhonnêteté biaiserait toute construction morale. L’honnêteté fait partie des conditions à remplir pour accéder au courage, au même titre que la confiance et la bienveillance qui consistent avant à s’occuper des hommes et des femmes avec lesquels nous travaillons. Il est nécessaire de construire un système humain, de lui donner du sens afin de créer un ensemble permettant de poser les conditions de l’exercice du courage.

 

Animateur : L’importance du groupe et de l’intégration personnelle dans un corps social n’est plus à démontrer pour permettre l’expression du courage. Comment la Légion étrangère s’y prend-elle pour développer cela ?

Col Meunier : La légion étrangère est un objet insolite, unique au monde. Elle a été créée en 1831 pour permettre à des étrangers de porter les armes de la France, afin de pallier le manque d’effectif au sein de l’Armée française, après que les guerres napoléoniennes l’aient laissé exsangue. Elle a perduré depuis quasiment deux siècles en permettant à des étrangers de servir les armes de la France et ainsi d’acquérir la nationalité française par la manière la plus active, la plus rapide et la plus honorable qui soit. Une disposition récente du droit français permet également à ceux d’entre eux qui ont été blessés de devenir « Français par le sang versé ».

 

Public : Le courage se puise dans des ressources extrêmement personnelles. Comment vous situez-vous par rapport à la distinction à apporter entre vie professionnelle et privée ?

Col Meunier : J’ai pour règle, que j’ordonne à mes officiers d’appliquer, quatre mots simples : Bonjour, Bravo, Merci et Pardon. Dans un monde digitalisé et désincarné où l’on reçoit des dizaines de mails, SMS, appels par jour, il est nécessaire de remettre l’homme au cœur du projet. Donc le simple fait de dire « bonjour », de remercier quand le travail est bien fait, le cas échéant de sanctionner lorsqu’il est mal fait, ou encore d’avoir l’honnêteté d’admettre ses éventuelles erreurs, sont des éléments simples à mettre en place mais essentiels à l’établissement d’un tissu social sain.

Dans des cas extrêmes, je peux être amené à aller annoncer à une épouse que son mari est mort. Cela n’est possible que si j’ai une bonne connaissance de mes hommes et de leurs familles. Un homme est un ensemble, le légionnaire n’est pas dissocié de l’époux et du père de famille. Il est donc nécessaire que je connaisse mes légionnaires dans leur complexité. Je ne peux pas concevoir qu’un chef puisse se désintéresser de la sphère privée. Mon épouse et moi-même œuvrons donc au quotidien pour recevoir toute l’information que les familles, qui constituent la communauté humaine de mon régiment, veulent bien nous délivrer. Cette possibilité d’expression et cette écoute permanente apportent énormément de solidité au vivre ensemble.

 

 

1 Cette retranscription de la table ronde ne prend en compte que les interventions du Colonel Meunier