LE

Le culte de l'histoire, par François d'Orcival

Retour
| 09 Mai 2019 | 61 vues

Il existe un enseignement, une liturgie, de l’histoire dans notre pays. Elle se vit dans nos armées, en particulier à la Légion où elle est l’outil exemplaire de l’intégration.

Par François d'Orcival | publié le 09/05/2019 à 15:08 | Valeurs Actuelles

Il existe un enseignement, une liturgie, de l’histoire dans notre pays. Elle se vit dans nos armées, en particulier à la Légion où elle est l’outil exemplaire de l’intégration.

C'est avec le soleil en face, au milieu d’une allée de platanes taillés dans un camp tourmenté qui domine la Méditerranée, que l’on comprend, en écoutant la sonnerie Aux morts parmi les légionnaires du 1er régiment étranger de cavalerie (1er Rec), pourquoi il n’est d’autre outil d’intégration dans un régiment d’étrangers (900 hommes, 79 nationalités!) et de fusion d’une nation que le culte de son histoire. Ici, tout est symbole et rappel d’une histoire, le képi, la fourragère, l’insigne, les traditions…

Ce lundi-là, le 29 avril, le chef de corps du 1er Rec, le colonel Olivier Baudet, rendait un hommage particulier à la marraine du régiment. Une occasion de se relier à une belle histoire. Car cette marraine est unique: née dans une famille du Caucase, une vie totalement romanesque (la Circassienne, Points, de Guillemette de Sairigné, fille d’un colonel de Légion compagnon de la Libération), cette comtesse du Luart se sera dévouée, durant quatre décennies, au service des blessés de ce régiment aussi “étranger” qu’elle. Depuis sa mort, en 1985, le 1er Rec lui voue une piété filiale. « Autant dire que le souvenir de notre marraine ne repose que sur la transmission qui fonde toute tradition », dit le colonel dans son ordre du jour.

Et quand celui-ci dépose une couronne de fleurs en son souvenir, c’est au pied d’une “colonne brisée”: encore un symbole, encore une histoire. Car, formellement créé en 1921, le 1er Rec se revendique de racines bien plus anciennes — et pourquoi pas romaines! Mais surtout de sa filiation avec le Royal étranger, constitué en 1635 par le grand cardinal, qui s’était autorisé à reprendre la devise du roi: « Nec pluribus impar » (“À nul autre pareil”)! Et quand le régiment a été projeté, l’an dernier, au Liban (mission Finul), il s’est aussitôt empressé de rappeler qu’il s’était déjà battu sur ces terres, en 1925, contre les Druzes. D’où le chant (ou plutôt le cantique) qui est le sien, la Colonne: « La tête de la colonne est formée par le 1er étranger de cavalerie…»

Ce besoin d’enracinement, on dirait que les chefs du Royal étranger sont allés en chercher la justification chez Ernest Renan. « Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes », écrivait-il dans Qu’est-ce qu’une nation?  Les hommes ont besoin de souffrir ensemble, ajoutait-il. « Oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs… » Renan s’exprimait ainsi le 11 mars 1882, douze ans après le désastre de Sedan, mais aussi dix-neuf ans après Camerone, dans cette malheureuse expédition mexicaine.

La bataille de Camerone, la Légion en a fait l’illustration de son « esprit de sacrifice » dans le deuil qui rassemble ses soldats. Tous la commémorent, chaque année, le jour anniversaire, le 30 avril. C’est à la maison mère, à Aubagne, au quartier du 1er régiment étranger, que la cérémonie prend son caractère le plus religieux. On y porte la main articulée du capitaine Danjou (qui commandait à Camerone) sur la voie Sacrée, laquelle conduit à la salle d’honneur des héros. Et, pour souligner que l’on ne quitte pas la famille, soudée par la solidarité dans l’épreuve, cette main n’est jamais portée par un légionnaire en activité; cette année, le porteur, le colonel (er) Loïc Corbel, était redevenu

civil depuis quarante-cinq ans, après deux superbes campagnes en Indochine et en Algérie.

La veille au soir, au 1er Rec et comme pour consacrer cette appropriation de l’histoire de France par ces étrangers entrés à son service, le maire de Carnoux-en-Provence remettait leur décret de naturalisation à cinq légionnaires, hongrois, brésilien, malgache et chinois—dont un « Français par le sang versé », pour avoir été blessé en opération. Le plus beau des diplômes.