LE

Camerone, ou quand souffle l’esprit de sacrifice

Retour
| 03 Avril 2019 | 5594 vues

Nous célèbrerons, avec la commémoration du 156e anniversaire du combat de Camerone, l’esprit de sacrifice. C'est à dire le sacrifice suprême et le sacrifice au quotidien.

S'inscrivant pleinement dans ce thème, nous fêterons les vingt ans du 2e Régiment étranger de génie, à cette occasion. 

Sans faire ici l’exégèse philosophique de l’esprit de sacrifice, il me semble important de nous préparer à cette échéance du 30 avril en évoquant cette notion dans deux de ses dimensions qui nous intéressent, le sacrifice suprême et le sacrifice au quotidien. Puis de parler du contexte dans lequel il se vit et s’entretient.


Parlons d’abord du sacrifice suprême. Du latin sacrificium, dérivé de sacrificare (de sacer et facio “faire sacré, sacrifier”), le sacrifice consistait initialement en la destruction d’un objet sensible, doué de vie ou censé contenir de la vie, afin de procurer satisfaction et hommage aux divinités. Par analogie, il signifie un renoncement, une privation que l’on s’impose volontairement ou que l’on est forcé de subir, soit en vue d’un bien ou d’un intérêt supérieur, soit par amour pour quelque chose ou quelqu’un. Etre prêt au sacrifice suprême, c’est être prêt à “mourir pour des idées”, mais contrairement à ce que chantait Brassens, souvent de mort brutale. Mais sur ce chapitre, c’est Hélie Denoix de Saint-Marc qui a résumé enune phrase admirable ce qu’est l’esprit de sacrifice : “L’homme est quelque chose qui vaut la peine d’être dépassé et le dépassement suprême, c’est de risquer sa vie pour quelquechose que l’on croit supérieur à soi-même, et c’est là où l’ontrouve le mystère de la guerre et de ces hommes qui font deleur mort l’accomplissement de toute une vie”. Tout est dit. Le sacrifice au quotidien, pour les petites ou les grandes choses, est une somme de privations que l’on s’impose pourêtre fidèle à une idée ou un idéal, pour vivre pleinement une vocation. Sacrifer son temps ou ses loisirs à son métier, sacrifier son bien-être à la rudesse de son quotidien, sacrifier sa famille à son pays, à sa patrie : ce ne sont pas de vains mots pour le soldat. Il est un texte qui chante merveilleusement ce sacrifice au quotidien, c’est la prière du parachutiste, d’André Zirnheld : “Donnez-moi mon Dieu ce qui vous reste, donnez-moi ce que l’on vous refuse, je veux l’insécurité et l’inquiétude, je veux la tourmente et la bagarre (…), que je sois sûr de les avoir toujours, car je n’aurai pas toujours le courage de vousles demander”.

Sacrifice suprême et sacrifice au quotidien s’entrelacent de manière plus forte en fonction du contexte. Durant la Grande Guerre, l’esprit de sacrifice était le levier, la raison même d’une action rituelle aussi individuelle que collective, renforcée par l’horizon indépassable d’un conflit long et au grand nombre de morts. Blaise Cendrars, écrivain-légionnaire, évoque dans “La main coupée” cet esprit de sacrifice où se mêlaient grandeur, résignation, fatalité et détachement, égayé par les petites joies du quotidien et la fraternité d’armes qui le rendaient supportable. Dans les périodes plus calmes, chacun prépare ce rendez-vous à sa façon, tout en sachant qu’à chaque mission opérationnelle, il peut surgir et s’imposer, comme le rappelle l’article 6 du code d’honneur du légionnaire : “la mission est sacrée, tu l’exécutes jusqu’au bout et, s’il le faut, en opérations, au péril de ta vie”. La Légion étrangère, par ses valeurs, ses traditions, son histoire, l’hommage qu’elle rend à ses morts et l’assurance qu’elle donne de ne jamais les oublier, offre un cadre exceptionnel à cet esprit de sacrifice. Magnifié ainsi, il s’impose à tous et sans jamais éluder la terrible question de la mort, rassure, exalte l’engagement et permet d’espérer.
Au Mexique, à Camerone, en ce mois d’avril 1863, pour la 3e compagnie du 1er bataillon du Régiment étranger commandée par le capitaine Danjou, il ne s’agissait finalement que de renforcer l’escorte d’un convoi transportant de l’argent et des vivres. Réarticulée à la hâte, sacrifiant son quotidien à une nouvelle mission qui semblait routinière, elle se dirigea résolument vers son destin et livra, jusqu’à l’engloutissement, cette lutte de géants qui en fit sa renommée. Chaque légionnaire de la compagnie Danjou, ayant pour habitude de pratiquer le sacrifice au quotidien, fut au rendez-vous de ce sacrifice suprême qui, rappelons-le, oblige : au combat, le chef, qui commande à des hommes animés de l’esprit de sacrifice, a l'impérieux devoir d’honorer ce don de soi en mettant tout en oeuvre pour concevoir une manœuvre épargnant leur vie autant que faire se peut. Au don de soi absolu de ses hommes, qui autorise tous les courages et tous les héroïsmes, le chef doit répondre par le don absolu de sollicitude, qui noue toute confiance. C’est aussi la leçon que nous a transmise le capitaine Jean Danjou.


Le 2e Régiment étranger de génie, lequel depuis sa création, a vu cinq des siens tomber au champ d’honneur, a gagné une fourragère et sait bien ce que sacrifice au quotidien veut dire par sa triple spécificité Légion-Sapeur-Montagne, fête ses vingt ans. Voilà qui illustrera aussi, avec force, le thème de cette année 2019.

Général de brigade Denis Mistral

commandant la Légion étrangère

Képi-blanc Magazine 819