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Il a servi honnête et fidèle !

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| 01 Juillet 2015 | 19310 vues

“Et le temps passera, ces hommes anonymes sous le képi blanc continueront de défiler et de se battre comme ils l’ont toujours fait, relevés par d’autres hommes au même képi blanc, ayant toujours dans les yeux le reflet de cette foi intérieure qui ennoblit la Légion”.

Par ces mots si profonds, le Maréchal Juin traduit le caractère intemporel de la Légion cité dans le 1er couplet du Boudin, “Au Tonkin, la Légion immortelle…”. Il associe au baroud, la gloire et le panache des défi lés des légionnaires, qui depuis toujours font vibrer les spectateurs. Mais surtout, il peint le regard du légionnaire. Regard qui reflète son âme, car comme le dit l’adage, “les yeux sont le miroir de l’âme”.

Qu’est-ce donc que cette foi intérieure du légionnaire qui ennoblit la Légion ?
Le dictionnaire Larousse défi nit la foi comme une “adhésion totale de l’homme à un idéal qui le dépasse, à une croyance religieuse”. Saint Jean Damascène parlait de “Consentement sans discussion”. En se rapprochant d’Aristote, Saint-Thomas d’Aquin, plus nuancé, associe foi et raison. Au cours des siècles, les philosophes ont longuement débattu sur ce rapport entre foi et raison, classant l’un par rapport à l’autre, niant l’un et/ou l’autre.

Sans entrer dans le débat philosophique pour savoir où placer le curseur, je dirais que la foi du légionnaire est bien là, mais elle n’est pas innée : on peut effectivement parler de foi, car l’adhésion du légionnaire à la famille Légion est totale, et que cette famille représente bien pour lui un idéal qui le dépasse. C’est ce qu’écrit le général Olié dans le testament de Camerone : “dans un monde et une époque de petite foi, ce legs donne la certitude grave, exaltante, durable, d’agir et de servir un idéal d’honneur et de fidélité qui nous dépasse”. Mais cette adhésion est le plus souvent progressive : pour certains, elle vient lorsque le jeune candidat à l’engagement passe “chez les rouges” après une sélection sévère. Pour d’autres, il faudra attendre la remise du képi blanc, la reconnaissance d’un chef, l’obtention d’un brevet ou de la fourragère, un défi personnel relevé, l’intégration totale au sein de la section, ou bien tout simplement du temps, cinq, dix, quinze années voire davantage, car le temps forge la raison et crée l’unité. Dans le livre d’or de la Légion, une personnalité écrivait d’ailleurs : “la France trouve ici son laboratoire d’humanité où scintillent les diversités du monde agrégées sur l’unité des coeurs”.

C’est en cette unité des coeurs que croit d’abord le légionnaire.

Pourquoi cette foi ennoblit-elle la Légion ?
Laissons répondre les légionnaires eux-mêmes. Lors de leur circuit de départ à la maison mère, avant de se recueillir dans la crypte du musée qui abrite la main en bois du capitaine Danjou et les drapeaux des régiments dissous, les partants s’entretiennent avec le général ou le colonel adjoint. Les mots de solidité, générosité, dévouement, courage, vérité, amitié, fierté, bonheur, esprit de corps, reconnaissance, et surtout richesse humaine et 2e chance, reviennent souvent. Les officiers servant à titre étranger et les sous-officiers les plus anciens écrivent avec leurs mots. Le livre d’or est un véritable recueil de leurs lettres de noblesse : “la Légion a fait de moi un homme / les légionnaires m’ont donné la fierté, les copains la joie de vivre, et les chefs, grâce à eux, je me suis élevé / Qui savait à ce moment-là (l’engagement) que la pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ? / Je remercie du fond du coeur la Légion étrangère pour avoir fait de moi ce que je suis : un homme comblé, serein, honnête et fidèle / La Légion est un monde juste où l’on est traité comme on le mérite, ni plus ni moins / La Légion ne change pas les hommes, elle les révèle à eux-mêmes".

Sans savoir sans doute ce qu’avait écrit le Maréchal Juin, l’un d’eux s’est exprimé comme un Maréchal : “J’ai vu plus d’étoiles dans les yeux des légionnaires qu’il n’y en a dans le ciel”.

Et le temps passera…
Revenons au début de la citation du Maréchal Juin. En cette période estivale marquée par les mutations et les départs, qui sont souvent sources d’inquiétudes provoquées par le saut vers l’inconnu, rappelons-nous ce qu’écrivait dans ses souvenirs le général du Barail, ministre de la guerre sous Mac Mahon : “Les corps dans l’armée ont une existence intellectuelle et morale, en quelque sorte indépendante des hommes qui la composent, et les mutations aussi nombreuses qu’on les suppose, sont impuissantes à modifi er les traditions de leur berceau. Cela se conçoit du reste, puisque ces mutations sont individuelles et espacées, et puisque les nouveaux venus, fondus dans l’ensemble, prennent facilement le ton du Régiment dont le fond reste immuable”.

À ceux qui nous quittent, qui sont ou vont être mutés, j’exprime ma reconnaissance pour ce qu’ils ont apporté à leur régiment, à leurs chefs, à leurs camarades et aux légionnaires, en servant honnêtes et fidèles la Légion étrangère. N’ayez pas peur du saut dans l’inconnu, ou de la découverte d’une nouvelle affectation. Ces remises en cause sont nécessaires ; elles représentent un défi à relever : c’est la nouvelle mission à remplir, qui nous permet à tous de forger un avenir digne de notre passé.

Dans ce numéro du magazine Képi Blanc, un hommage particulier est rendu au général de corps d’armée Bouquin et au colonel Mercury qui ont fait leur adieu aux armes en juin. A ces deux officiers d’exception, je leur transmets une autre lettre de noblesse tirée du livre d’or “des Maréchaux” : “on ne quitte jamais ce que l’on aime !” Bon vent !

Par le Général de division Jean Maurin, commandant la Légion étrangère (Képi-blanc Magazine N°778)